Le Kosovo, pays de cocagne ou terre d’avenir ?

Résumé d’un périple estival au Kosovo.

L’effondrement du Mur de Berlin en novembre 1989 a libéré de l’emprise communiste la région de l’Europe du Sud que l’on appelle les Balkans. En dépit de la notoriété involontaire acquise par ces territoires ces dernières années — une notoriété largement due aux guerres et aux conflits locaux —, ceux-ci demeurent méconnus à l’Ouest.

Carte et cartographie ethnique du Kosovo - cliquez pour agrandir (DR).

Carte et cartographie ethnique du Kosovo – cliquez pour agrandir (DR).

Un périple de plusieurs semaines dans cette région m’a donné l’occasion de toucher du doigt l’âme orientale de ces territoires sensibles, et en particulier celle du Kosovo.

Je suis parti de France avec ma voiture (révisée à cet effet) en août 2014. J’avais décidé de passer par la Serbie, puis de me rendre au Kosovo, à Pristina.

Indépendante depuis 2008, la République du Kosovo n’est pas reconnue par son voisin serbe, qui continue à l’appeler Kosovo-et-Métochie et revendique ce territoire comme appartenant à la Serbie. À majorité albanaise, le Kosovo a appartenu à différents États lors de son histoire. Enlevé à Byzance par la Serbie en 1170, il est de nouveau occupé par l’Empire ottoman en 1459 et fait partie de la Serbie à partir du traité de Bucarest de 1913 mettant fin à la deuxième Guerre balkanique. Après la Seconde Guerre mondiale, le territoire devient une province autonome de la Serbie au sein des différentes Yougoslavies, avant d’être placé sous administration de l’ONU le 10 juin 1999 en vertu de la résolution 1244 des Nations-Unies à la suite des violents conflits qui ont opposé les autorités serbes aux séparatistes albanais et à des bombardements de l’OTAN, à la fin des années 1990. Depuis les accords de paix de Koumanovo, une force de l’OTAN, la K-FOR, assure la paix et l’ordre dans cette région.

La K-For (DR).

La K-For (DR).

Le 17 février 2008, le Parlement de la province, réuni en session extraordinaire, vote le texte, présenté par Hashim Thaçi, alors Premier ministre, proclamant l’indépendance du Kosovo. La Serbie refuse évidemment cette prétention, soutenant que le Kosovo a été et est le berceau de la Serbie, et qu’il ne saurait en être séparé. En dépit des protestations de Belgrade, un certain nombre de pays dont les États-Unis, la France, l’Allemagne ou le Royaume-Uni reconnaissent rapidement l’indépendance du Kosovo. Le Conseil de sécurité de l’ONU se montre divisé sur la question, la Russie et la Chine affirmant que la déclaration d’indépendance du Kosovo est illégale. Sous ces réserves — qui ne sont pas minces —, le Kosovo est devenu un État en 2008, et un État pleinement souverain en septembre 2012.

Soumis pour les raisons ci-dessus évoquées à un état de conflit larvé avec son voisin serbe, le Kosovo peine néanmoins à assumer son indépendance toute neuve. Environ 65 % de la population a actuellement moins de 30 ans. Le pays fait face à une volonté massive d’émigration, notamment vers l’Europe de l’Ouest. Ce n’est pas Léonarda qui nous dira le contraire…

À la frontière Nord du Kosovo : un climat tendu

C’est par la Serbie que je suis parvenu à la frontière Nord du Kosovo.

Une route sinueuse, et parfois semée de nids de poule (c).

Une route sinueuse, et parfois semée de nids de poule (c).

Au fur et à mesure que l’on s’éloigne des centres urbains serbes, le paysage de plaines laisse place, peu à peu, à un relief plus accidenté de moyenne montagne, ou plutôt de collines recouvertes d’une forêt relativement dense d’arbustes, arbrisseaux et futaies.

Vers le Kosovo, il faut rouler prudemment (c).

Vers le Kosovo, il faut rouler prudemment (c).

Les vieilles guimbardes que l’on peut croiser près des agglomérations disparaissent peu à peu du champ de vision au profit de véhicules militaires à l’approche de la frontière. Aussi loin que l’on regarde, il n’y a plus âme qui vive : plus de maisons, plus de lignes électriques, plus de chemins forestiers. Seulement la route, qui déroule son tracé noueux à flanc de collines.

Parlons-en de cette route : présentée comme une route nationale, elle fait figure, au mieux, de route cantonale ou de chemin vicinal corrézien ou normand. À part les véhicules militaires, on n’y croise que des poids-lourds. Les croiser n’est d’ailleurs pas une mince affaire, et les doubler relève du suicide… d’autant qu’il y a quelques nids de poule ça et là.

À l’arrivée à la frontière, une longue file de poids-lourds empêchait de voir le poste de douane. Il n’y avait dans cette cohorte fumante que deux voitures particulières : la mienne et celle d’un Allemand. Aucun touriste.

Un chauffeur de poids-lourd s’approche de moi en faisant des moulinets avec ses bras

Précisons que, côté serbe, la douane est un « simple » poste de police. Cela se comprend puisque la Serbie ne reconnaît pas le Kosovo et ne voit donc pas de frontière à cet endroit. Deux mois avant que je ne me présente à ce poste, des coups de feux avaient éclaté dans le coin à l’occasion d’élections municipales un peu tendues. Le Nord du Kosovo abrite en effet une forte communauté serbe, qui accepte difficilement d’être séparée de la mère patrie.

Un chauffeur de poids-lourds serbe s’approche de moi en faisant des moulinets avec ses bras. Je ne comprends ni les gestes ni le serbe. Néanmoins, je constate qu’il tient en mains des papiers et je devine son intention : il veut que je le conduise en voiture au poste de douane où il pourra présenter ses papiers pour gagner du temps. Mais comment doubler cette file de camions sur cette petite route à flanc de collines ? Le chauffeur me fait signe que je peux y aller avec un geste appuyé du bras. Au point où j’en suis…

C’est donc sur la file de gauche que je franchis le dernier kilomètre qui me sépare de la frontière, redoutant à chaque seconde de voir arriver en face un poids-lourd prenant son élan…

Vous êtes Français ?

Heureusement, la rencontre tant redoutée ne se produira pas. J’arrive au poste de douane et le chauffeur s’en va au guichet poids-lourds, tandis que je me présente au guichet véhicules particuliers, un guichet quasiment abandonné faute de candidat au passage…

Le chef du poste, me fait signe de lui présenter mes papiers, avec un air sérieux qui ne laisse rien présager de bon. Après les avoir soigneusement examinés, il me dit, comme si ce n’était pas une évidence : « Vous êtes Français ? ». Je réponds « oui », il tourne les talons et s’en va discuter avec ses collègues dans une pièce vitrée située à l’arrière du poste. Là je me dis que mon compte est bon. Certes, j’ai indiqué mon trajet sur « diplomatie.gouv.fr », j’ai souscrit toutes les assurances possibles et imaginables. Mais dans les Balkans, il faut parfois s’attendre à des surprises. Et c’est ce qui s’est produit ce jour-là.

Quelques minutes plus tard, le chef revient et me dit : « Allez-vous à Pristina ? ». Je dis que oui, et là il me répond : « Pouvez-vous attendre 5 minutes ? J’ai bientôt fini mon service. Vous pourriez me reconduire à Pristina, où j’habite, et comme ça, on pourra parler ! »

Là, j’avoue que mon coeur a failli lâcher. Le chef de poste voulait simplement que je le prenne « en stop » pour s’éviter d’avoir à attendre le vieux bus assurant la liaison !

Mripa : mon guide improvisé, et un ami (c).

Mripa : mon guide improvisé, et un ami (c).

J’ai donc passé la douane avec l’un de ses chefs, ce qui n’est pas donné à tout le monde ! Pour me remercier, il m’a offert un excellent café sur la route chez l’un de ses amis, puis m’a indiqué un parking au centre de Pristina, où il me serait possible de me garer sans risquer un vol. C’est le parking qu’utilisait l’état-major de la K-For quelques temps auparavant, situé sous un « building » à l’allure moderne au coeur de la ville. Nous avons beaucoup discuté, et nous nous sommes raconté nos vies pendant près d’une journée. Je lui ai offert à mon tour un pot dans le centre de Pristina, et il m’a fait visiter la ville, en long en large et en travers.

La banlieue de Pristina, capitale du Kosovo (c).

La banlieue de Pristina, capitale du Kosovo (c).

Au coeur de Pristina (c).

Au coeur de Pristina (c).

Un marché avec d'excellents fruits et légumes (c).

Un marché avec d’excellents fruits et légumes (c).

Le centre-ville (c).

Le centre-ville (c).

Ce pays est un chantier

Comment résumer le Kosovo en quelques lignes ? Ce pays neuf est un chantier. Les grues succèdent aux pelleteuses et aux barraquements. On devine, en connaissant un peu le secteur du bâtiment, que beaucoup de chantiers sont, comment dire, spontanés… Je veux dire que si l’on y regardait de plus près, on chercherait en vain le permis de construire, si jamais il existe un droit de l’urbanisme digne ce nom.

De nombreux chantiers parsèment le paysage (c).

De nombreux chantiers parsèment le paysage (c).

Un paysage urbain en mouvement (c).

Un paysage urbain en mouvement (c).

Il faut soit tourner à droite vers Mitrovica ou Pristina, soit vers Prizren, sinon la route est sans issue... Cliquez pour agrandir (c)

Il faut soit tourner à droite vers Mitrovica ou Pristina, soit vers Prizren, sinon la route est sans issue… Cliquez pour agrandir (c)

Des magasins fleurissent, des bretelles et autres déviations en voie d’achèvement laissent deviner de futures constructions actuellement à l’état de terrains vagues. En dépit du caractère désormais ancien des conflits les plus violents, l’éloignement des sentiers balisés laisse percevoir des traces de combats, et il n’est pas prudent de s’éloigner des routes principales : tout le Kosovo n’a pas été déminé et les accidents sont encore relativement fréquents, bien que sporadiques.

Le site diplomatie.gouv.fr conseille d’éviter les routes à l’écart des axes principaux : « Le risque lié à la présence de mines et d’engins non explosés disséminés reste cependant réel. La plus grande prudence est donc nécessaire hors des zones de passage et de peuplement, surtout dans les zones montagneuses. Concernant les engins non explosés, les lieux à risque sont ceux des zones bombardées en 1999 : postes frontières, casernes, dépôts militaires. Pour les mines anti-personnel, les zones concernées sont concentrées aux frontières internationales. En tout état de cause, si les axes principaux et secondaires sont déminés, il ne faut pas s’écarter des sentiers balisés. »

À 90% musulmane, principalement sunnite, la jeune population du Kosovo semble tout entière affairée au développement économique du pays (lorsqu’elle n’est pas tentée par l’émigration vers l’Ouest). Puisque tout le monde est d’accord pour y pratiquer l’islam, on pourrait penser qu’on y voit pulluler, comme dans certaines banlieues françaises, des jeunes filles et des femmes recouvertes de ces hijabs hideux et autres burqas qui en font les Belphegor du XXIème siècle. Pas du tout. Toutes les jeunes filles que j’ai croisées au Kosovo étaient en jean, cheveux aux vent et heureuses de vivre.

Bien que la population soit à 90% musulmane, les jeunes femmes ne portent pas de voile, comme on peut le voir ici sur la route de Pristina à Skopje (c).

Bien que la population soit à 90% musulmane, les jeunes femmes ne portent pas de voile, comme on peut le voir ici sur la route de Pristina à Skopje (c).

Une population jeune et décontractée (c).

Une population jeune et décontractée (c).

On m’a dit que l’islam radical tentait une percée dans ce pays. Je ne l’ai pas constaté. Le Kosovo est resté à l’écart de la vie occidentale pendant plus de 60 ans et est sorti du glacis soviétique comme il y était entré. La question religieuse est vécue là-bas, me semble-t-il, comme une liberté conquise sur la dictature communiste, et pas comme un défi lancé à l’État laïque. Et encore la Yougoslavie n’était-elle pas une dictature rigoureuse, comme a pu l’être le régime soviétique de Russie sur ce point.

En arrière-plan, une mosquée (c).

En arrière-plan, une mosquée (c).

En 2012, 8% de la population du Kosovo vivait avec moins d’un euro par jour et 38% de la population était au chômage. Si ce pays ne sombre pas totalement dans le chaos, il le devra à la volonté des Kosovars de s’en sortir, mais aussi à une économie souterraine qui suinte partout où l’on passe. Le Kosovo est à la croisée des chemins : pays de cocagne ou terre d’avenir ? C’est maintenant que ça va se décider.

Notre vieille Europe est décidément pleine de surprises, et de richesses.

Texte & photos : Cyrille Emery

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Un commentaire pour Le Kosovo, pays de cocagne ou terre d’avenir ?

  1. Exquisiteur dit :

    « Le 17 février 2008, le Parlement de la province, réuni en session extraordinaire, vote le texte, présenté par Hashim Thaçi, alors Premier ministre, proclamant l’indépendance du Kosovo »
    au nom de la reconnaissance de l’Islam de fond majoritaire.
    (Comme décidée à Rome en 1997)
    « le 17 Février 2015, les Parlements des provinces du Dombass, etc Crimée, Lougansk, etc…
    réuni en session extraordinaire, vote le texte, présenté par Wladimyr Merkel alors Premier ministre, proclamant l’indépendance de l’Ukrainiruss » au nom de la reconnaissance de la majorité linguistique .

    Pourquoi l’intégrité du territoire Serbe a été mise à mal et pas celle de l’ancienne province du commonwealth lithuano-polonais sous occupation prusse-autrichienne-russe la Ruthénie ukrainienne ?

    Deux poids deux mesures .
    Résultats ; « ils veulent tous quitter le Kosovo, un état artificiel  » dites vous
    Idem pour l’Ukraine.
    Soit quitter l’enfer paradisiaque russe, soit le paradis démoniaque occidental.
    Les Ruthènes Ukrainiens continueront à être les « LARBINS SERFS » des deux systèmes.
    Un pays plus grand que le France vendu aux plus offrants ou aux plus forts.
    C’est excitant la démoncratie.

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