L’islam, une religion juridique

Hors-série « Les Arabes » – Nouvel Obs, janv. févr. 2012.

Le Nouvel Observateur a publié, en janvier 2012, un hors-série dénommé Les Arabes – des origines à nos jours, dont la lecture prend tout son sens à un moment où l’islam émerge dans l’actualité sous différentes formes. Cet islam ne peut pas être appréhendé sans rappeler au préalable qu’il ne s’agit pas que d’une religion : « L’islam se présente comme une religion de caractère juridique reposant sur une Loi révélée, comportant à la fois un aspect rituel est un aspect social (…). Le croyant qui reconnaît un Dieu unique et adhère au message délivré par son envoyé (Mahomet) bénéficie d’un statut particulier qui lui assure l’espérance en la vie éternelle moyennant l’observance d’une loi nommée charia, dont la connaissance est appelée droit (fiqh) » (1).

C’est aussi ce que rappelait le professeur Louis Milliot dans la Revue internationale de droit comparé en 1954 : « L’Islam n’est pas seulement une religion, c’est aussi une civilisation, une culture. De cette culture, la part la plus importante revient au Droit. Il est impossible de pénétrer la structure de la société musulmane sans en connaître le système juridique » (2).

C’est ce constat que partage, cinquante plus tard, Ali Mezghani dans les colonnes du Hors-série du Nouvel Observateur. Professeur agrégé de droit privé à l’Université Paris-I Panthéon-Sorbonne, enseignant le droit des pays arabes, ce spécialiste considère que l’Etat de droit, tel qu’il est compris en Occident, reste à conquérir dans les pays dans lesquels l’Islam est dominant. Voici un extrait de cet entretien :

« Ali Mezghani : La charia est aujourd’hui en vigueur – certes avec des nuances selon les États – dans la quasi-totalité des pays arabes ou musulmans, où le droit, au sens moderne, n’est pas véritablement accepté. Un grand paradoxe veut que les sociétés musulmanes, qui sont très juridicisées, ne reconnaissent pas au droit son autonomie. Depuis le XIe siècle, tournant majeur dans l’histoire intellectuelle du monde arabo-musulman, à partir duquel la raison s’efface durablement devant la tradition, tout un système de normativités issues des textes sacrés de l’islam s’est imposé à la société. Depuis, cette conception normative de l’islam, qui mêle les règles juridiques et morales aux questions religieuses dans un seul ensemble, n’a presque jamais été démentie. »

Le caractère juridique de l’islam place le fidèle dans une position parfois inconfortable. Rachid Benzine, chargé d’enseignement dans le Master Religions et sociétés de l’IEP d’Aix-en-Provence, observe ainsi que : « Parce que le Coran est considéré comme la parole éternelle de Dieu recueillie et transcrite dans toute cette pureté, le fidèle essaye de coller au plus près de ce qui lit. Sa tendance sera presque toujours de faire une lecture littérale. Une tendance renforcée par le fait que les institutions de l’islam encouragent ce type de lecture. » (3)

Le caractère juridique de l’islam, doublé d’une lecture souvent littérale des Textes sacrés, regardés comme émanant de Dieu lui-même (et donc immuables), explique le décalage qui s’observe entre la pensée occidentale et la pensée arabo-musulmane. Voyant l’islam à l’aune de leur civilisation judéo-chrétienne, et d’une pratique « intellectuelle » de leur(s) religion(s), les occidentaux ont du mal comprendre le caractère réellement normatif de l’islam dans la vie quotidienne des fidèles, et ce, jusque dans les moindres détails de leurs journées (habillement, alimentation, ablutions, prière, etc.). De leur côté, les fidèles musulmans ont du mal à faire coïncider les règles religieuses qui s’imposent à eux, et le respect scrupuleux qu’ils doivent à l’État de droit dans les pays occidentaux où ils vivent.

Pour bien comprendre la portée de ce décalage, on peut citer à nouveau Louis Milliot : « Religion, morale et droit sont des disciplines que notre spécialisation sépare, que l’islam associe au contraire étroitement. C’est que la vérité musulmane n’est pas seulement religion mais aussi bien droit, histoire, politique. (…) La Révélation étant close par la mort de Mahomet, on ne peut inventer de nouveaux dogmes et les dogmes révélés sont immuables. Ils ont seulement une expression humaine qui peut être l’objet de certains progrès, grâce à la connaissance acquise par la réflexion des théologiens. » (4)

En ce début de XXIe siècle, tout reste à faire dans ce dialogue fondé sur un raisonnement et des postures en décalage…

  • (1) : Sourdel (D.), « Islam », Dictionnaire de la culture juridique, Paris, Lamy/PUF, 2003, p. 851.
  • (2) : Milliot (L.), La Pensée juridique de l’islam, Paris, RIDC, 1954, vol. 6, n° 3, p. 441.
  • (3) : Benzine (R.), « Moderniser l’islam, ou islamiser la modernité », Les Arabes, Paris, Hors-série Nouvel Obs, janv.-févr. 2012, p. 72.
  • (4) : Milliot (L.), Ibid, p. 449.
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